Usages anciens ou marques déposées : le vrai duel juridique !

Publié le 31/10/2025 Vu 206 fois 0
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Les conflits entre titulaires de marques et propriétaires de noms commerciaux représentent une problématique fréquente en matière de droit de la propriété intellectuelle.

Les conflits entre titulaires de marques et propriétaires de noms commerciaux représentent une problématiqu

Usages anciens ou marques déposées : le vrai duel juridique !

Cette situation soulève des questions essentielles touchant à la priorité des droits, à la notoriété des signes distinctifs et aux pratiques commerciales loyales.

L'arrêt rendu par la Cour d'appel de Paris (pôle 5 - chambre 2) le 6 décembre 2024, sous le numéro 23/01475, illustre cette complexité en établissant que l’exploitation continue, paisible et publique d’un nom commercial peut constituer un obstacle à une action en contrefaçon fondée sur des marques déposées ultérieurement.

Dans cette affaire, le litige opposait deux établissements hôteliers parisiens : Nextone et Helionwood, ce dernier agissant pour le compte de la société Hôtel DS. Cet arrêt met en lumière les subtilités juridiques entourant la coexistence de signes similaires et les délais de prescription qui encadrent les actions judiciaires. Nextone avait déposé les marques « MARQUIS » (2011) et « MARQUIS FAUBOURG SAINT-HONORÉ » (2012) pour des prestations hôtelières, tandis qu’Helionwood, après avoir acquis l’Hôtel DS, avait enregistré en 2015 plusieurs marques intégrant le terme « MARQUIS ».

Saisie d’une action en nullité des marques d’Helionwood pour contrefaçon, Nextone s’est heurtée à l’exception d’antériorité soulevée par la défense, qui faisait état de l’usage continu depuis 2001 du nom commercial « Le Marquis » par l’Hôtel DS. La Cour a confirmé que l'action en contrefaçon était forclose, car Nextone avait eu connaissance de l'utilisation du signe par Helionwood depuis plus de cinq ans.

Cet arrêt soulève des questions essentielles sur la hiérarchie des droits antérieurs et l'impact de la prescription en matière de contrefaçon. D’une part, il rappelle que le nom commercial, bien qu’il ne bénéficie pas du même régime d'enregistrement que les marques, peut prendre le pas sur celles-ci si son utilisation respecte les critères de continuité, de paix et de publicité (Art. L. 711-3 du Code de la propriété intellectuelle). D’autre part, il souligne l’importance du délai de prescription quinquennal (Art. L. 716-5 CPI), qui sanctionne l'inaction même d'un titulaire de droit antérieur s'il ne prend pas les mesures nécessaires contre un usage concurrent.

Cette décision marque une avancée significative dans la protection des investissements commerciaux, équilibrant la sécurité juridique des marques enregistrées avec les droits issus de l’usage effectif. Elle incite les entreprises à être vigilantes dans la surveillance de leurs signes distinctifs et à gérer proactivement les conflits, sous peine de perdre leurs prérogatives.

 

I.                  La prépondérance du nom commercial antérieur sur les marques ultérieures : une antériorité fondée sur l’usage effectif

 

A.   Les critères de validité du nom commercial : continuité, paix et publicité

 

1.      L'exigence d'un usage continu : la durabilité de l’exploitation commerciale du signe

La jurisprudence française impose que pour qu’un nom commercial soit opposable à une marque ultérieure, il doit avoir été utilisé de manière continue, c’est-à-dire de façon régulière et durable. Dans le litige entre Nextone et Helionwood, la Cour a noté que l’Hôtel DS utilisait le nom commercial « Le Marquis » depuis 2001, soit près d'une décennie avant les dépôts de marques de Nextone. Cet usage prolongé, soutenu par des investissements en publicité, des réservations clients, et une présence reconnue dans le secteur hôtelier parisien, répondait aux exigences de continuité.

La Cour rappelle que le droit des signes distinctifs protège non seulement les marques enregistrées,

 mais aussi les droits découlant d'une occupation effective du marché. Cela souligne que l'intérêt commercial d'un signe peut se justifier indépendamment de son enregistrement, tant qu'il est utilisé de manière significative et identifiable.

 

 

2.      L’exigence d’un usage paisible : absence de contestation ou d'action judiciaire préalable

Le critère d’un usage paisible implique que le nom commercial ait été exploité sans contestation sérieuse ni action judiciaire de la part de tiers durant la période d’exploitation. Dans ce cas, Helionwood a prouvé que l’Hôtel DS n’avait pas fait l’objet de procédures judiciaires concernant l’utilisation du terme « Marquis » entre 2001 et 2011, renforçant ainsi la légitimité de son usage.

Cette absence de litige antérieur a permis à la Cour de conclure à la légitimité de l’appropriation du signe. La paix sociale entourant l'exploitation du nom commercial est donc cruciale, témoignant d'une forme de consentement implicite de la part des concurrents et des consommateurs. Cela souligne l'importance d'un environnement commercial stable, où les acteurs peuvent compter sur la reconnaissance de leurs droits sans craindre des litiges imprévus.

 

3.      La notoriété du nom commercial : reconnaissance par le public et les tiers

Enfin, la visibilité du nom commercial sur le marché et sa capacité à identifier l’entreprise auprès du public sont essentielles. La Cour a noté que l’Hôtel DS avait largement diffusé le nom « Le Marquis » à travers divers supports, notamment des enseignes, un site internet, des brochures touristiques, et des partenariats avec des plateformes de réservation.

Cette notoriété de fait a été corroborée par des témoignages de clients et des données chiffrées, telles que le taux d’occupation et le chiffre d’affaires. Contrairement à une marque, qui tire sa force de son enregistrement, le nom commercial repose sur sa reconnaissance effective par le public, ce qui est protégé par l’article L. 711-3 du Code de la propriété intellectuelle. Cela met en exergue la nécessité pour les entreprises de promouvoir leur nom commercial de manière proactive afin d'établir une identité forte et durable sur le marché.

 

B.    L’effet neutralisateur de l’antériorité sur les droits de marque ultérieurs

 

1.      L’interdiction de l’action en contrefaçon par l’exception d’antériorité (Art. L. 711-3 CPI)

L’article L. 711-3 du Code de la propriété intellectuelle stipule qu’une nouvelle marque ne peut être enregistrée si elle est identique ou similaire à une marque antérieure, notamment en cas de risque de confusion pour le public. Le titulaire d’un nom commercial peut ainsi bloquer une action en contrefaçon fondée sur une marque postérieure, à condition de prouver l’antériorité et la légitimité de son usage.

Dans l'affaire en question, la Cour a déterminé que Nextone ne pouvait revendiquer un droit exclusif sur le terme « Marquis », car Helionwood prouvait un usage antérieur du même signe. Cette décision souligne que l’enregistrement d’une marque ne confère pas automatiquement un droit de priorité sur les noms commerciaux antérieurs, soulignant ainsi l'importance de l'équité commerciale.

 

2.      La prévalence du nom commercial en cas de risque de confusion avec la marque postérieure

La Cour a également examiné le risque de confusion entre les signes concernés, un élément central dans les affaires de contrefaçon. Elle a constaté que les marques de Nextone reproduisaient intégralement le nom commercial « Le Marquis » de l’Hôtel DS, visant des services identiques. Entreprisesdence indique que l’antériorité d’un nom commercial interdit à une marque postérieure d’utiliser un signe similaire, même partiellement, si le public est susceptible de lier les deux entreprises.

 En l’espèce, la coexistence des deux enseignes dans le même secteur et la même zone géographique (Paris) accentuait ce risque. La Cour en a déduit que Nextone avait violé les droits antérieurs d’Helionwood, rendant ses marques illégitimes au sens de l’article L. 711-3 du Code de la propriété intellectuelle. Cela souligne l'importance pour les entreprises de bien évaluer les risques de confusion avant de déposer une marque.

 

 

 

II.               La forclusion de l'action en contrefaçon : une sanction de l’inaction du titulaire de la marque

 

 

A.   Le délai de prescription quinquennal : un outil de sécurité juridique

 

 

1.      Le point de départ du délai : la connaissance de l’usage concurrent par le titulaire de la marque

L’article L. 716-5 du Code de la propriété intellectuelle prévoit que l’action en contrefaçon se prescrit par cinq ans à compter du moment où le titulaire du droit a eu connaissance des faits lui permettant d’agir. Dans cette affaire, la Cour a établi que Nextone avait eu conscience de l’existence de l’Hôtel DS et de son nom commercial dès 2011, mais n'avait pas engagé de procédure avant 2021, laissant ainsi passer plus de dix ans. Cette inaction a entraîné la forclusion de son action.

Ce raisonnement repose sur l’idée que la prescription quinquennale protège la sécurité des transactions : il serait injuste de permettre à un titulaire de marque de « dormir sur ses droits » tout en laissant un concurrent investir dans un signe similaire. Cela souligne la nécessité pour les titulaires de marques d'être proactifs dans la gestion de leurs droits et de ne pas hésiter à agir dès qu'un risque de contrefaçon est identifié.

 

2.      L’extinction de l’action en contrefaçon après cinq ans d’inaction (Art. L. 716-5 CPI)

 

La décision de forclusion contre Nextone montre la rigueur avec laquelle les tribunaux appliquent le délai de prescription. La Cour a précisé que ce délai est d’ordre public et ne peut être suspendu, sauf cas exceptionnel.

 

En l'absence de preuve d'un comportement déloyal d'Helionwood, Nextone ne pouvait pas invoquer de cause d'interruption, ce qui illustre la nécessité de stabiliser les situations juridiques. Cela crée un cadre prévisible pour toutes les parties prenantes, favorisant un climat de confiance dans les relations commerciales.

 

 

B.    Les conséquences pratiques de la forclusion : immunité acquise et risques stratégiques

 

1.      La consolidation des droits de l’exploitant du nom commercial

La forclusion valide rétroactivement l’usage contesté : Helionwood et l’Hôtel DS peuvent continuer à utiliser le nom « Le Marquis » sans craindre une action en contrefaçon. Cette immunité est renforcée par le principe de confiance légitime, qui permet aux tiers de se fier à la pérennité d’un signe exploité durablement. Cela signifie que les entreprises doivent être conscientes que leur inaction peut entraîner des conséquences sur leurs droits, ce qui renforce l'importance d'une gestion proactive de leur portefeuille de marques.

 

2.      Les leçons pour la gestion des portefeuilles de marques : vigilance et surveillance proactive

Cet arrêt souligne l'importance d'une surveillance active des signes distinctifs par les titulaires de marques. Nextone a été sanctionnée pour son manque de réactivité, malgré une connaissance précoce du risque de confusion. Les entreprises doivent donc : - Effectuer des recherches approfondies sur les antériorités : Avant de déposer une marque, il est crucial d'effectuer des recherches d'antériorités étendues, incluant les noms commerciaux et autres droits de propriété intellectuelle existants.

Cela permet de minimiser les risques de contrefaçon et d'éviter des litiges coûteux. - Surveiller régulièrement le marché : Les entreprises doivent mettre en place des procédures pour surveiller l'utilisation de leurs signes distinctifs et détecter rapidement les usages concurrents. Agir dans le délai de prescription est essentiel pour préserver leurs droits.

- Documenter les preuves d’usage : La tenue de dossiers détaillés concernant l’usage de leurs signes peut s’avérer déterminante en cas de litige. Cela inclut des preuves d’investissement en marketing, des témoignages de clients, et des données sur la reconnaissance du signe sur le marché.

Cet arrêt de la Cour d’appel de Paris réaffirme l’équilibre délicat entre la protection des marques et le respect des droits antérieurs issus de l’usage. Il incite les acteurs économiques à conjuguer vigilance juridique et stratégie commerciale pour éviter que leurs droits ne soient affaiblis par le temps ou la concurrence.

En somme, la gestion proactive des droits de propriété intellectuelle est désormais une nécessité incontournable pour toute entreprise souhaitant sécuriser sa position sur le marché et protéger ses investissements.

 

Sources :

1.      06 décembre 2024 - Cour d'appel, Pôle 5 - Chambre 2 - 23/01475 | Dalloz

2.      Cour de cassation, civile, Chambre commerciale, 20 novembre 2012, 11-23.216, Publié au bulletin - Légifrance

3.      Cour de cassation, civile, Chambre commerciale, 18 octobre 2023, 20-20.055, Publié au bulletin - Légifrance

4.      Article L716-5 - Code de la propriété intellectuelle - Légifrance

5.      Cour de cassation, civile, Chambre commerciale, 6 avril 2022, 17-28.116, Publié au bulletin - Légifrance

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