En fait : Tambours battants, on nous annonce que le franc congolais a repris des couleurs. Le dollar, naguère obèse à 2 850 CDF, se serait miraculeusement mis au régime sec pour descendre à 2 500 CDF. Officiellement, cette évolution est présentée comme le fruit d’une politique monétaire rigoureuse menée par la Banque centrale du Congo (BCC) et le gouvernement. Mais de nombreux acteurs dénoncent une appréciation artificielle, obtenue par des mécanismes de raréfaction de la liquidité en francs : blocage des salaires, limitation des dépenses publiques, pressions sur les cambistes. Or, dans les marchés de Kinshasa, Lubumbashi ou Kolwezi, tout le monde est concerné : hommes, femmes, jeunes, vieux… chacun sort avec ces fameux sachets en plastique, les « on ne sait jamais », devenus emblème national de survie économique. Ils servent à tout transporter, sauf la promesse d’un pouvoir d’achat stable. Car si le dollar maigrit, le prix du sac, voire du seau, de farine, lui, reste obèse.
En Droit, cette situation interroge le principe de transparence économique et la responsabilité de l’État dans la régulation du marché. L’article 58 de la Constitution impose à l’État de garantir la juste répartition des richesses et la protection du consommateur. L’article 36 rappelle que « l’État garantit le droit au travail et à une rémunération équitable », ce qui suppose un pouvoir d’achat réel et non illusoire. La loi n°18/020 du 9 juillet 2018 sur la liberté des prix et la concurrence prévoit, à son article 1er, que les prix doivent être fixés dans la transparence et la loyauté. Or, une stabilisation monétaire qui ne se traduit pas par une baisse effective des prix viole l’esprit de ces textes, elle crée un décalage entre la norme proclamée et la réalité vécue.
En théorie, l’appréciation du franc devrait être une bonne nouvelle : importations moins chères, inflation ralentie, pouvoir d’achat amélioré. Mais en RDC, la réalité est inversée. Les prix ne suivent pas la baisse du dollar. Comme le relevait Le Potentiel (septembre 2025), les commerçants maintiennent les prix en francs, même quand le dollar recule. Résultat, le consommateur paie toujours le même prix, mais reçoit moins de francs lorsqu’il change ses devises ; les commerçants et changeurs sont gagnants : ils vendent au prix fort en francs, puis rachètent des dollars moins chers, augmentant leur capital en devises ; les ménages sont perdants car avec 10 USD, un Congolais obtenait 28 500 CDF il y a quelques semaines ; aujourd’hui, il n’en reçoit que 25 000 ou 26 000, alors que le prix du riz, de l’huile ou du pain n’a pas baissé. C’est une perte nette de pouvoir d’achat d’environ 2 500 CDF par transaction.
Les études confirment ce paradoxe, toute fluctuation du taux de change entraîne une réaction rapide de l’inflation, mais rarement une baisse des prix lorsque le franc s’apprécie (Eddy Mafumuke, Fluctuation du taux de change et pouvoir d’achat des ménages de Kamalondo, 2025, HAL-04972495). Les commerçants invoquent les coûts d’importation passés, l’absence de contrôle effectif, et la dépendance chronique aux importations (carburant, farine, riz, médicaments) maintient une pression haussière. La monnaie est un instrument de confiance. Lorsqu’elle devient un outil de manipulation politique, elle fragilise le lien social. Le citoyen préfère un dollar haut mais transparent, car il sait à quoi s’attendre. À l’inverse, un taux « cosmétique » est vécu comme une double peine : perte de devises et stagnation des prix. Ainsi, plus le franc s’affiche fort, plus le Congolais s’appauvrit. Le pouvoir d’achat s’érode, les prix restent rigides, et les seuls gagnants sont les spéculateurs.
En somme, la baisse factice du dollar pose la question de la responsabilité de l’État face à ses obligations constitutionnelles et légales. En économie, elle révèle les limites d’une stabilisation monétaire non accompagnée de réformes structurelles. En social, elle accentue la fracture entre les chiffres officiels et la marmite du citoyen. Une monnaie forte ne se décrète pas, elle se construit par la confiance, la transparence et la justice sociale. Tant que le panier du citoyen, et non seulement les statistiques, ne reflétera pas la baisse du dollar, la stabilisation restera une illusion et le pouvoir d’achat, une promesse trahie. La vraie stabilité viendra non d’un franc maquillé, mais d’une économie réelle : production locale, contrôle effectif des prix, et respect de l’article 58 de la Constitution qui impose à l’État de garantir la juste répartition des richesses.
Me Joseph YAV KATSHUNG