1. Liminaires
Il circule sur les réseaux une information au sujet d’une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale par l’honorable Olive Mudekereza, visant à légaliser la polygamie en République Démocratique du Congo (RDC) et qui a relancé un débat qui, loin d’être inédit, ressurgit régulièrement dans l’hémicycle congolais. Présentée comme une réponse aux « droits fondamentaux des femmes » – droit au mariage, à la vie, à la fortune et à la procréation – cette initiative prétend corriger des déséquilibres sociaux. En fait, la proposition de légaliser la polygamie n’est pas une idée nouvelle. Déjà lors des débats sur la réforme du Code de la famille en mai 2023, certains députés avaient défendu la polygamie avec une ferveur étonnante.
2. Des arguments fallacieux et déjà réfutés : la répétition d’un débat stérile
2.1. L’illusion démographique
Les défenseurs dont l’un d’eux, Charles Nawej Mundele, avait même lancé à la tribune : « Même si vous dites qu’est puni de la peine de mort celui qui aura plusieurs femmes, prévoyez assez de munitions pour nous exterminer ! ». Il invoquait alors la prétendue supériorité numérique des femmes sur les hommes pour justifier la nécessité d’épouser plusieurs conjointes, avançant une logique mathématique bancale.
Or, les statistiques des Nations unies et de la Banque mondiale montrent que le rapport hommes/femmes en RDC est quasiment équilibré (99,5 hommes pour 100 femmes)[1]. L’argument démographique est donc fallacieux.
2.2. L’argument psychologique et social dévoyé
Pire encore, certains défenseurs de la polygamie avaient affirmé qu’elle permettait de réduire le taux de suicide féminin, en évitant que des femmes restent « délaissées ». Mais les chiffres de l’OMS démontrent l’inverse : le taux de suicide en RDC (12,4 pour 100 000 habitants) est plus élevé que dans plusieurs pays européens monogames[2]. L’argument est donc non seulement infondé, mais cynique, car il instrumentalise la souffrance des femmes pour justifier une pratique qui, en réalité, les fragilise davantage. Ces outrances montrent que la discussion actuelle n’est que la répétition d’arguments déjà avancés, déjà réfutés, et toujours aussi fragiles.
2.3. L’arbitraire du chiffre « six »
Sur quelles données sérieuses se fonde donc cette « nouvelle » proposition ? Sur aucune. Pourquoi alors fixer le chiffre de six ? Pourquoi pas deux, comme dans certaines coutumes, ou mille, si l’argument est de « donner un mari à toutes les femmes » ? Ce plafond arbitraire n’a aucun fondement rationnel, sociologique ou religieux. Même dans la tradition musulmane, souvent invoquée à tort pour justifier la polygamie, la règle est claire : le Coran autorise jusqu’à quatre épouses, mais à condition stricte de justice et d’équité entre elles (Sourate 4, verset 3). Or, cette disposition n’est pas une obligation, mais une tolérance encadrée, et de nombreux penseurs musulmans contemporains soulignent qu’elle est pratiquement impossible à respecter pleinement. Comment alors justifier, dans un État laïc comme la RDC, une loi qui irait au-delà de ce que prévoit même la tradition islamique, en fixant un plafond arbitraire de six épouses ?
3. Une absurdité juridique et constitutionnelle
En droit, la proposition est une hérésie. Le Code de la famille, révisé en 2016, repose sur la monogamie comme principe directeur. La Constitution, en son article 14, impose à l’État d’éliminer toute discrimination à l’égard de la femme. Autoriser la polygamie sans reconnaître la polyandrie reviendrait à institutionnaliser une inégalité structurelle contraire à la Constitution. La RDC est en outre liée par la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) et par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, qui consacrent l’égalité et la dignité. La polygamie, considérée par de nombreux organes internationaux comme une pratique discriminatoire, placerait le pays en contradiction flagrante avec ses engagements.
Enfin, cette réforme ouvrirait la voie à une insécurité juridique majeure : conflits successoraux interminables, fragmentation patrimoniale ingérable, précarité accrue pour les enfants, rivalités familiales institutionnalisées. Loin de protéger la famille, elle la fragiliserait. Ainsi, en fait comme en droit, cette proposition n’est pas une avancée mais un recul. Elle ne libère pas la femme congolaise, elle la réduit à un objet de partage. Elle ne protège pas la famille, elle la fragilise. Elle ne renforce pas la République, elle la ridiculise. Car si l’on accepte l’argument du « droit à un mari », alors la question demeure : pourquoi six et non mille ? C’est là que l’absurdité éclate au grand jour.
4. Que conclure ?
La proposition de légaliser la polygamie en RDC n’est pas une réforme mais une régression. Elle ne repose ni sur des données démographiques fiables, ni sur une logique sociologique cohérente, ni sur un fondement juridique solide. Elle contredit le Code de la famille, viole la Constitution et place la République en porte-à-faux avec ses engagements internationaux. En fait comme en droit, elle fragilise la famille, réduit la femme à un objet de partage et ridiculise l’institution parlementaire. À ceux qui accuseront cette réflexion d’être « empreinte de christianisme », la réponse est simple, il ne s’agit pas ici de morale religieuse, mais de droit républicain. La critique de la polygamie s’appuie sur la Constitution congolaise, sur les lois nationales et sur les conventions internationales ratifiées par l’État. C’est donc au nom de la laïcité, et non contre elle, que l’on rejette cette absurdité législative. La véritable question n’est pas de savoir si la polygamie est une pratique coutumière ou religieuse, mais si elle est compatible avec l’égalité constitutionnelle, la dignité humaine et la sécurité juridique. La réponse est claire : Non.
La République n’a pas besoin d’un harem législatif, mais d’un droit de la famille moderne, protecteur et égalitaire. Et si certains tiennent absolument à multiplier les conquêtes, qu’ils le fassent dans la sphère privée et qu’ils continuent à vivre leurs aventures de tiroirs et de bureaux officieusement, sans troubler le marigot de la République par des lois absurdes. Épargnons donc au Parlement, le ridicule d’ériger l’absurde en loi.
Prof. Joseph Yav Katshung